Le 16 octobre 2026, au Renaissance Convention Center de Schaumburg en banlieue de Chicago, la 42e édition de la Pinball Expo a célébré l’une des cérémonies du Hall of Fame les plus intenses et émouvantes de son histoire. Entre le 40e anniversaire de Stern Pinball, les secrets de fabrication mécanique et électronique de Williams et les révélations croustillantes des coulisses de Hollywood et de Tokyo, nous avons retranscrit l’intégralité des discours et anecdotes de ces bâtisseurs du flipper.
Dans la grande salle de réception, l’émotion était palpable. Autour de Rob Berk, fondateur de l’événement, les plus grands designers, ingénieurs, artistes et dirigeants se sont succédé au micro. Voici la retranscription exhaustive de cette cérémonie historique.
En mémoire d’un pionnier : L’hommage inaugural à Gordon Hasse Jr.
Avant d’accueillir les nouveaux entrants au panthéon du flipper, la cérémonie s’est ouverte sur un moment de recueillement et d’histoire, porté par la voix de l’historien officiel du salon. Une plongée dans les racines mêmes du milieu de la collection.
Gordon Hasse Jr., récemment disparu, n’était pas seulement une grande plume du milieu : il a été l’un des premiers bâtisseurs de la passion du flipper à domicile.
Le Document Historique :
Dès le début des années 1980, bien avant la toute première édition de l’Expo, Gordon Hasse s’associait avec Steve Young pour publier le magazine Pinball Collectors Quarterly. Ensemble, ils ont assuré la promotion fondatrice de la Pinball Expo de 1985 et ont édité les deux premiers tomes de l’incontournable encyclopédie de Dick Bueschel (The Pinball Encyclopedia). Si l’évolution économique de l’édition a empêché la publication des quatre tomes suivants, leur matière brute dort aujourd’hui précieusement au Pacific Pinball Museum, aux côtés de la fabuleuse collection de flippers « woodrail » dont Gordon a fait don.
Mais pour l’historien du salon, le coup de maître de Gordon Hasse reste son panel visionnaire de la Pinball Expo 1991. Avec Steve Young et Wayne Morgan, il y dressait le constat lucide d’une douzaine de faiblesses qui menaçaient alors la survie de la passion :
- L’absence de porte d’entrée : Découvrir que le flipper était une passion partagée relevait du parcours du combattant.
- Le néant des pièces détachées : Aucun réseau structuré n’existait pour réparer et entretenir les machines.
- L’absence d’argus : Aucun cours officiel des prix n’était disponible avant la révolution d’Internet.
- Le flou sur l’état des machines : L’absence de standards pour évaluer l’usure d’un flipper (un problème qui fait encore débat aujourd’hui).
- Le manque de porte-voix célèbres : Aucun grand collectionneur n’était mis en avant pour défendre la cause de la bille d’acier (un clin d’œil appuyé à Mark Tramonti, présent dans la salle).
« C’était une tentative courageuse de consolider notre communauté, a souligné l’orateur, et la quasi-totalité de ces défis ont été relevés depuis. Rendons hommage à Gordon Hasse, qui nous a quittés il y a quelques mois. »
Sous les applaudissements chaleureux de la salle, Rob Berk, fondateur et président historique de l’événement, est monté à la tribune pour ouvrir officiellement les intronisations du Hall of Fame 2026.

Rob Berk donne le coup d’envoi : 40 ans de transmission
Rob Berk :
« Je tiens à remercier tous les passionnés venus des quatre coins des États-Unis et du monde entier. Cette tradition du Hall of Fame est née vers 1985. Notre vocation a toujours été d’honorer ceux qui ont bâti cette industrie, ceux qui nous ont quittés, mais surtout l’incroyable cohorte de pionniers qui sont encore parmi nous ce soir. Grâce au travail titanesque de Joe Kaminkow, nous avons réuni une sélection de lauréats exceptionnelle. Et pour ouvrir la marche, j’appelle immédiatement Pat Lawlor à me rejoindre. »

1. John Krutsch : L’homme aux 520 000 dollars d’outillage qui a réinventé la caisse moderne
La salle retient son souffle quand Pat Lawlor, le légendaire créateur de The Addams Family, Twilight Zone et FunHouse, s’empare du micro. Loin des discours conventionnels, Lawlor a tenu à rendre justice aux artisans les plus indispensables et les plus oubliés de l’industrie : les ingénieurs mécaniques.
La Déclaration Brute de Pat Lawlor :
« Aucun des flippers alignés dans le hall voisin n’existerait sans eux. On ne pense presque jamais à qui sont ces gens. Pourtant, sans les ingénieurs mécaniques, tout ce qui fait pop, clunk, whirrr et flip dans un flipper n’existerait tout simplement pas. Quand j’ai débarqué chez Williams avec la conviction que l’action mécanique devait être le cœur battant du jeu, j’ai eu la chance inouïe de former un binôme avec John Krutsch pendant 20 ans. John est une superstar du flipper, mais aussi du monde du jouet. Des centaines de milliers de personnes ont touché son travail sans le savoir. »
L’impossible géométrie de la caisse moderne
Sur l’écran géant s’affiche une photo d’époque de John Krutsch, penché sur ses plans chez Williams dans les années 1990. Lawlor captive alors l’auditoire en dévoilant les secrets de fabrication invisibles d’une simple caisse de flipper, standardisée par John Krutsch dès Earthshaker! en 1989 et toujours en vigueur en 2026.
Fabriquer une caisse ne se résume pas à clouer quatre planches :
- La contrainte d’expédition mondiale : La machine doit entrer au millimètre près dans un carton calibré pour les conteneurs maritimes internationaux. Un centimètre de trop, et le jeu ne s’exporte plus.
- Le parallélisme absolu : Lorsque le fronton est rabattu, le dessus et le dessous doivent être rigoureusement parallèles pour que le carton puisse fermer sans jeu ni contrainte.
- La profondeur croissante : À la fin des années 1980, les concepteurs empilaient de plus en plus de mécanismes sous la vitre arrière, exigeant une caisse plus profonde, tout en maintenant obligatoirement l’inclinaison réglementaire de 6,5 degrés sur le plateau.
- La tyrannie du monnayeur mécanique : C’est un jeu d’arcade payant. On y glisse des quarters, des nickels, des dimes. Or, les monnayeurs mécaniques ne tolèrent qu’un écart maximal de 1,5 degré par rapport à la verticale parfaite. Déformer la façade avant de la caisse condamnait la machine à refuser les pièces.
Avant l’apparition des logiciels de CAO (conception assistée par ordinateur), John Krutsch s’est assis devant une table à dessin grand format de deux mètres de long. Il a redessiné la géométrie intégrale de la caisse moderne et breveté le système d’articulation à charnières spécifiques qui équipe nos flippers actuels.
Le Choc de 1980 chez Bally :
Pour prouver l’importance vitale de ces hommes, Pat Lawlor a rappelé ses débuts chez Dave Nutting Associates (le laboratoire R&D concevant des jeux vidéo pour Bally) : un matin de 1980, la direction de Bally annonçait qu’elle ne voulait plus entendre parler de flipper et licenciait l’intégralité de ses ingénieurs mécaniques. Ce fut un coup mortel dont la division flipper de Bally ne s’est jamais relevée à temps.
Le palmarès mécanique d’un génie de l’ombre
Pat Lawlor a ensuite égrené les exploits techniques de John Krutsch sur ses chefs-d’œuvre :
- Banzai Run (1988) : Un tour de force absolu sur toute la hauteur de la caisse, avec l’ascenseur mécanique propulsant la bille d’acier dans le fronton vertical.
- Earthshaker! (1989) : L’invention du moteur vibreur (shaker motor) et la surélévation de la caisse permettant la faille sismique mobile séparant physiquement la Californie du Nevada.
- Whirlwind (1990) : Les trois disques rotatifs affleurants. Les plateaux en bois d’usine ne faisant jamais un demi-pouce régulier, John a inventé le réglage micrométrique sur chaîne pour que la bille ne trébuche pas, reliant les trois disques par un engrenage unique mû par un seul moteur.
- FunHouse (1990) : Rudy, la célèbre tête animée interactive. Chez Williams, la direction et les sceptiques pariaient tous sur une casse mécanique rapide en exploitation. Trente-six ans plus tard, Rudy parle et roule des yeux sans faillir.
- The Addams Family (1992) : La bibliothèque secrète rotative et la boîte mécanique d’où émerge la main de la Chose pour capturer la bille.
- Twilight Zone (1993) : Le distributeur mécanique de boules de gomme (Gumball Machine) et le fameux déviateur supérieur renvoyant la bille vers le plateau bas.
Le Chiffre Fou et la Dispute de Twilight Zone :
Pour concevoir ce déviateur sur Twilight Zone, Pat Lawlor et John Krutsch se sont affrontés pendant huit semaines de disputes furieuses. La solution est finalement venue du mécanisme d’aiguillage d’un train miniature de marque Lionel.
Cet acharnement a coûté une fortune : Twilight Zone a nécessité 225 000 dollars d’outillage industriel en 1993, soit plus de 520 000 dollars injectés dans une seule machine avec l’inflation de 2026. L’outillage le plus cher de l’histoire du flipper.
Sous une ovation debout, John Krutsch est venu exprimer son émotion :
« Il y a deux semaines, je regardais la télévision chez moi quand le téléphone a sonné : Pat Lawlor. Cela faisait des années que nous ne nous étions pas parlé. Quand il m’a annoncé la nouvelle, j’en ai eu le vertige. Notre métier chez Williams et après a été une joie immense. Je serai éternellement reconnaissant d’avoir connu une telle plénitude professionnelle. »

2. Bob Lloyd : Le pari d’un basketteur d’élite et le coup de fil d’anthologie à Tokyo
La cérémonie a ensuite basculé vers la saga Data East Pinball et les 40 ans de Stern, avec l’entrée en scène du tandem tonitruant formé par Joe Kaminkow et Gary Stern. Ensemble, ils ont rendu hommage à Bob Lloyd, président fondateur de Data East USA, intervenant en direct par téléphone depuis sa retraite à Hawaï, son iPhone maintenu contre le micro par Gary Stern.
L’Anecdote Culte du Flipper :
Bob Lloyd n’était pas concepteur, mais son visage est immortalisé dans l’histoire : sur la glace de fronton du flipper Time Machine (1988), c’est lui qui apparaît accroché à l’arrière du fauteuil volant. Avant de diriger des multinationales, Bob a été une star du basketball universitaire et joueur professionnel chez les Nets en ABA.
« Autant monter un cirque ambulant ! »
En 1986, l’industrie du jeu vidéo subit ses montagnes russes cycliques. Bob Lloyd, qui pilote la filiale américaine du géant japonais Data East, comprend qu’une division flipper permettrait d’amortir les creux du marché de l’arcade vidéo. Quand Gary Stern et Joe Kaminkow débarquent dans son bureau pour lui proposer de créer un constructeur de flippers en partant de rien, sa première réaction est mémorable :
« Je les ai regardés en me disant : autant monter un cirque ambulant. Mais je n’avais jamais vu deux individus déborder d’une telle foi. »
Bob disposait d’un accord financier avec le grand patron de Data East au Japon, l’autorisant à engager des fonds sans validation du conseil d’administration jusqu’à un certain plafond de perte. Kaminkow et Stern lui présentent un prévisionnel de trésorerie sur un an inférieur à cette limite : le feu vert est donné dans le dos du siège tokyoïte.
L’Appel Historique de M. Fukuda :
Six mois après la sortie du premier flipper, la une du célèbre magazine professionnel RePlay affiche en grand un flipper Data East. Bob Lloyd reçoit alors un appel d’anthologie de Tokyo. M. Fukuda, le président de la maison-mère, hurle au téléphone dans un éclat de rire général :
« Mais enfin Bob, depuis quand fabriquons-nous des flippers ?! »
Réponse de Bob : « On a commencé il y a un an et demi, ça ne dépassait pas notre plafond de risque, alors on a foncé. » Séduit par l’audace, Fukuda lui ordonne : « Expédiez-m’en un immédiatement au Japon ! »
Gary Stern et Joe Kaminkow ont salué ce patron visionnaire qui leur a laissé carte blanche créative. Avec une ultime boutade signée Kaminkow : « Au bout de deux ans et demi, Bob est quand même venu nous voir avec Gary pour nous glisser : les gars, pourriez-vous faire l’effort de dégager au moins 1 dollar de bénéfice net l’année prochaine ? »

3. Chuck Bleich : 48 ans d’inventions, le câblage fou de Defender et la voix de Gorgar
L’intronisation suivante a honoré l’un des plus grands directeurs de l’ingénierie électronique de l’histoire du jeu : Chuck Bleich, présenté par Ken Fedesna (ancien vice-président exécutif et directeur général de Williams, Bally, Midway et Atari) et George Gomez.
Diplômé de l’Université de l’Illinois en 1978 (une photo d’époque le montre dans sa chambre d’étudiant avec une canette de bière à la main), Chuck démissionne d’Allen-Bradley au bout d’une semaine seulement avant d’être recruté chez Williams en juillet 1978.
La révolution du premier flipper parlant
Après avoir travaillé sur le système sonore révolutionnaire de Flash (conçu par Steve Ritchie), Chuck s’attaque avec Paul Dussault à un défi technologique inédit : faire parler un flipper. Ce sera Gorgar en 1979 (vendu à 14 000 exemplaires), utilisant une puce Harris CVSD pour numériser, compresser et restituer la voix humaine en temps réel avec une mémoire minuscule.
Cinq jours de câblage manuel pour enfanter Defender
Appelé en renfort pour créer le premier jeu vidéo d’arcade de Williams aux côtés d’Eugene Jarvis, Chuck Bleich conçoit l’architecture matérielle de la première borne au monde utilisant un affichage plein écran en mémoire vidéo mappée (memory-mapped frame buffer) : c’est le raz-de-marée Defender, vendu à 55 000 exemplaires.
L’Exploit Technique :
Pour permettre à Eugene Jarvis de commencer à coder le jeu sans attendre la fabrication industrielle des circuits imprimés, Chuck a entièrement câblé le premier prototype opérationnel de la carte mère de Defender à la main, fil par fil, selon la technique minutieuse du « wire-wrapping ». Un travail de bénédictin qui lui a réclamé cinq jours et cinq nuits d’affilée sans relâche.
Chuck poursuivra sur Robotron: 2084, Joust et Star Rider (bornes intégrant un lecteur laserdisc Pioneer superposant des graphismes 3D), avant de concevoir le premier téléphone public à pièces pour la division WilTelco.
L’architecte des plateformes WPC, Fliptronic et SPIKE
De retour à la tête du département électronique des flippers Williams, Chuck Bleich enchaîne les révolutions :
- Afficheurs alphanumériques haute vitesse : Permettant d’afficher des textes narratifs et les initiales des joueurs dès Taxi.
- La transition Bally/Midway (1988) : Rachat de Bally et conversion éclair de leurs prototypes sur l’architecture Williams (Elvira and the Party Monsters, Dr. Dude).
- L’écran matriciel (Dot Matrix Display) : Intégré à la demande de Pat Lawlor sur FunHouse.
- L’architecture WPC (Williams Pinball Controller) en 1990 : Processeur surpuissant, mémoire étendue et circuit ASIC propriétaire, piloté par le système d’exploitation conçu par Larry DeMar, inauguré sur Gilligan’s Island.
- Le système Fliptronic sur The Addams Family : Pour satisfaire Pat Lawlor qui réclamait 96 lampes au lieu de 64 et 24 bobines au lieu de 16, Chuck conçoit la carte Fliptronic et le système de détection optique permettant au jeu de frapper la bille automatiquement (« Thing Flips »).
- Pinball 2000 : Maître d’œuvre de la synchronisation vidéo et mécanique sur Revenge from Mars et Star Wars Episode I, avec moniteur CRT suspendu projeté sur une vitre semi-réfléchissante.
Après la fermeture brutale de la division flipper de WMS le 25 octobre 1999 (immortalisée par une photo déchirante de Chuck Bleich, Ken Fedesna et le légendaire Steve Kordek autour de la dernière machine sortie de chaîne le 4 novembre), Chuck passe par Midway (Touchmaster) et les machines à sous de WMS Gaming pendant douze ans. En 2013, il revient à ses premières amours chez Stern Pinball, où il conçoit de zéro les plateformes matérielles SPIKE et SPIKE 2.
Au total, Chuck Bleich cumule 48 ans de carrière, 27 brevets d’invention déposés et 5 en cours d’homologation. Un titan modeste qui a résumé sa philosophie en quelques mots : « J’ai toujours été le facilitateur de l’ombre qui permettait aux artistes et aux mécaniciens de donner vie à leurs rêves. »

4. Kenny « Ace » Ottesen Sr. : 60 ans de haute précision et trois générations d’artisans
George Gomez est ensuite venu introniser son vieil ami et maquettiste en chef, Kenny « Ace » Ottesen Sr. Une date hautement symbolique : la cérémonie se déroulait un 16 octobre, jour anniversaire précis du 16 octobre 1978 où George Gomez effectuait son tout premier jour de travail chez Midway.
Ce jour-là, Gomez découvrait l’atelier de prototypage (le « model shop ») et rencontrait Kenny, un modéliste d’une dextérité chirurgicale. Kenny a usiné de ses mains les pièces prototypes des plus grands mythes de l’âge d’or, de Pac-Man à Space Invaders.
Une Dynastie chez Stern Pinball :
La famille Ottesen incarne l’âme manufacturière du flipper avec trois générations réunies sous le même toit : Kenny Senior à l’usinage, son fils Kenny Jr. qui dirige le centre d’innovation de Stern, et son petit-fils Nicholas qui fait ses armes sur les fraiseuses à commande numérique.
Célébrant ses 60 ans d’activité ininterrompue dans l’industrie (ayant débuté le 30 septembre 1966), Kenny Sr. a fait rire la salle avec sa fierté intacte : « George Gomez et mon fils ont souvent essayé de régler les machines-outils eux-mêmes, mais leurs pièces ne sortent jamais aussi parfaites que les miennes. En 60 ans, je n’ai pas travaillé un seul jour tant j’ai aimé ce métier. »

5. Paul Dussault : Le code source de Gorgar et les voix d’Alien Poker
Larry DeMar a pris le relais pour honorer Paul Dussault, l’homme qui a introduit l’informatique moderne chez Williams dès 1977. Sous l’impulsion du président Mike Stroll, Paul a formé le noyau dur des pionniers logiciels aux côtés de Ken Fedesna, Dave Pawlik, Ron Krauss, Don Gutowski et Ray Gay.
Larry DeMar a projeté une archive photo mémorable de 1980 montrant Steve Kordek et Mike Stroll penchés sur le flipper Scorpion, tandis qu’à l’arrière-plan, DeMar et Dussault traquent un bug sur un listing papier géant. Il a également évoqué les séminaires annuels « Accent on Achievement » de Williams, que l’équipe rebaptisait ironiquement « Accident of Achievement ».
L’Écoute de la Voix de Gorgar :
Larry DeMar a diffusé dans les haut-parleurs de la salle l’enregistrement original de la voix rocailleuse de Gorgar :
« La voix de Gorgar parle d’une première, d’une percée technologique, d’un exploit qui ne connaîtra plus jamais la même résonance… Car Gorgar parle ! »
À l’époque, pour promouvoir la machine auprès des exploitants, Williams insérait dans chaque brochure un disque vinyle souple rouge 33-tours, une opération promotionnelle qui coûtait la somme colossale de 10 dollars par brochure.
Paul Dussault a également fait preuve d’une ingéniosité folle sur Alien Poker : disposant d’une mémoire trop restreinte pour stocker plusieurs fichiers audio, il a manipulé les fréquences d’un unique enregistrement vocal pour engendrer trois dialectes extraterrestres totalement distincts. Enfin, en tant que directeur logiciel, c’est Paul Dussault qui a recruté Larry DeMar et un certain Eugene Jarvis.

6. Les 40 ans de Stern Pinball : Des poubelles du sous-sol à l’inventaire sur Atari 2600
Moment d’émotion et d’autodérision suprême quand les dirigeants de l’AMOA (l’association des exploitants de jeux à pièces), Tommy Henley et Lori Schneider, ont remis à Gary Stern un trophée officiel pour les 40 ans de la manufacture.
Gary Stern a replongé le public dans la précarité héroïque de l’année 1986, lorsque l’entreprise est née dans le sous-sol de sa maison de ville, dans un bureau exigu de 11 mètres carrés partagé avec Shelley Sax :
La Philosophie du Daim Bleu et les Poubelles de Rigo :
« Un vendeur de chaussures en daim bleu m’a dit un jour qu’une entreprise passe par trois phases : d’abord illégitime, puis légitime, et enfin philanthropique (c’est-à-dire le moment où vous commencez à gaspiller votre argent au lieu de le réinvestir dans le produit). Nous avons démarré de manière totalement illégitime. Dans le modeste bâtiment Rigo, nous descendions nous-mêmes les poubelles à tour de rôle avec Joe Kaminkow faute de pouvoir nous payer une femme de ménage. »
Enregistrée le 24 novembre 1986, la société s’active dès le jour de Thanksgiving (le 27 novembre), où Joe Kaminkow passe sa journée fériée à dessiner le plateau de Laser War. Présenté au salon de La Nouvelle-Orléans en mars 1987, le lancement vire à la comédie : sur huit machines prévues, seules quatre fonctionnent à moitié. Un bug logiciel empêche les billes de ressortir des trois éjecteurs colorés. Pris de panique avant l’ouverture, Joe Kaminkow envisage sérieusement de visser des cales en bois devant les trous pour boucher les éjecteurs pendant les démonstrations clients.
Quarante ans plus tard, Stern Pinball est une manufacture ultramoderne de 21 000 mètres carrés employant 500 personnes, sortant 15 modèles par an et maintenant un catalogue actif de plus de 30 jeux différents.
Ed Spears et Shirley : Les piliers du quotidien
Gary Stern et Joe Kaminkow ont tenu à introniser deux figures de l’ombre qui ont traversé toutes les tempêtes économiques :
- Ed Spears (Approvisionnements) : Arrivé en février 1988 de chez Bally. Ed est incapable de citer le nom commercial d’une pièce, mais il connaît par cœur l’intégralité des numéros de référence du catalogue. Quand la manufacture a migré vers un progiciel ERP complexe et que le système a planté, l’usine a continué de tourner grâce au système maison baptisé « Eddie-RP ».
- Shirley (Comptabilité) : Embauchée un dimanche en urgence le 13 mars 1988 pour remettre de l’ordre dans les stocks de pièces, alors gérés de manière surréaliste sur une console de salon Atari 2600. Bras droit du directeur financier Michael O’Donnell, elle a gardé l’entreprise à flot pendant les pires crises.
Gary Stern a conclu sous les rires en évoquant les fêtes d’entreprise arrosées au mezcal et aux verres de gelée alcoolisée (jello shots) préparés par Ed et Shirley, avant que Joe Kaminkow ne vienne rappeler son amour pour Blackout, son flipper de cœur programmé par Paul Dussault.

7. Markus Rothkranz : Bikini censuré par George Lucas, répondeur de Slash et cavale chez Ray’s Pizza
L’intervention de l’artiste peintre Markus Rothkranz restera l’un des sommets d’humour et d’extravagance de la soirée. Venu tout droit des effets spéciaux hollywoodiens (maquettiste sur Die Hard et Total Recall chez Boss Film Studios), Markus a signé à l’aérographe entièrement à la main les illustrations photoréalistes des plus gros cartons de Data East : Jurassic Park, Lethal Weapon 3, Star Wars, Last Action Hero, Tales from the Crypt, Guns N’ Roses et Baywatch (plus de 30 000 machines produites).
Joe Kaminkow a livré trois anecdotes d’anthologie sur cette collaboration hollywoodienne :
1. La Censure Pudique de George Lucas :
Pour le flipper Star Wars, Markus avait initialement peint la princesse Leia dans sa célèbre tenue d’esclave en bikini chez Jabba le Hutt. Convoqué chez Lucasfilm, Joe Kaminkow s’est vu demander par George Lucas de rhabiller la princesse pour respecter un public familial. Markus a retouché sa toile. En testant le jeu finalisé, George Lucas a adoré le résultat et a lancé avec ironie : « Détruire l’Étoile de la Mort est bien plus difficile sur votre flipper que dans mon film ! »
2. L’Ego d’Arnold et Hasselhoff :
Sur Last Action Hero, Arnold Schwarzenegger réclamait sans cesse des retouches pour que son portrait soit agrandi sur le fronton. Même exigence pour David Hasselhoff sur Baywatch, un flipper dont la glace reste l’un des chefs-d’œuvre picturaux de Markus.
3. Le Sosie d’Axl Rose chez Ray’s Pizza :
En virée nocturne à New York sur la 55e rue et la 7e avenue près de Ray’s Pizza lors du développement de Tommy, Markus, adepte d’un look de pirate rock, arborait une veste identique à celle du chanteur de Guns N’ Roses. Une foule d’inconnus menaçants et excités les encercle en hurlant : « C’est Axl Rose ! » Markus ne démonte pas, prend son rôle au sérieux et signe des dizaines d’autographes sous le nom d’Axl Rose, sauvant la mise in extremis à l’équipe.
Le message de Slash sur le répondeur
Markus Rothkranz est ensuite monté sur scène pour raconter l’invraisemblable genèse du flipper Guns N’ Roses :
En 1989, alors qu’il vend sa maison sur les collines d’Hollywood, un jeune blondinet se présente et achète la propriété : c’est Steven Adler, le batteur de Guns N’ Roses. Bientôt, Duff McKagan et Steven viennent régulièrement boire des bières sur son perron.
Quatre ans plus tard, Markus écoute son répondeur téléphonique et tombe sur un message hallucinant :
« Salut, je ne sais pas si tu sais qui je suis, je joue de la guitare dans Guns N’ Roses, je m’appelle Slash. Je suis dingue de flippers et je veux absolument fabriquer le flipper Guns N’ Roses. On peut se voir ? »
Markus saute sur son téléphone pour alerter Joe Kaminkow. Le lendemain matin, l’équipe s’envole pour Chicago et le flipper le plus rock’n’roll de l’histoire entre en production.

8. Ed Pellegrini : La voix d’or des exploitants de salles
Gary Stern et Joe Kaminkow ont poursuivi en intronisant Ed Pellegrini, cofondateur de Data East Pinball et président de Team Play Inc. En 1986, Ed a été le maillon financier indispensable qui a réuni Steve Walton et Bob Lloyd pour injecter le capital initial.
Ed incarnait la réalité crue du terrain : à une époque où le marché des collectionneurs particuliers n’existait pas, un flipper devait générer des recettes sonnantes et trébuchantes dans les bars et salles d’arcade. Ses conseils ont permis à Data East de concevoir des jeux extrêmement rentables. Au-delà du flipper, Ed a signé d’immenses hits d’arcade avec son frère Frank (Capcom Bowling, Police Trainer, Bozo Buckets, et la borne combo Class of 1981 réunissant Pac-Man et Galaga).
9. Masaya « Harry » Horiguchi : Le Ninja du débogage et le mur de la honte
L’un des moments les plus émouvants est venu du Japon avec le message vidéo de Masaya Horiguchi, dit « Harry », le légendaire testeur de Data East et président de la Tokyo Pinball Organization (fondée en 1977 à seulement 16 ans).
Retenu à Tokyo auprès de sa mère Noriko, âgée de 93 ans, Harry a rappelé ses journées de traque forcenée des bugs dès Time Machine, explorant chaque permutation vicieuse de contacts et de billes. Il a d’ailleurs conservé l’intégralité de ses fiches de bugs manuscrites de l’époque.
Le Parchemin Ninja et le Format Flip Frenzy :
Harry a montré à l’écran ses réalisations pour implanter le flipper au Japon : les stickers de bouton Start, le livre Pinball Gravity (1989), et surtout un manuel technique d’instructions édité en 1993 sous la forme d’un authentique parchemin traditionnel de ninja. C’est également Harry qui a inventé en 2010 la formule de tournoi « Pinball Pinball Pinball », devenue sous le nom de Flip Frenzy l’un des formats officiels les plus populaires de l’IFPA dans le monde entier.
Harry a conclu sur un souvenir hilarant : lors d’une visite à l’usine Data East en 1990, il avait découvert près de la photocopieuse le « Wall of Shame » (le mur de la honte) où étaient affichées les bourdes des salariés. « Je n’ai heureusement jamais fini sur ce mur, mais je suis comblé de figurer aujourd’hui sur le mur du Hall of Fame ! »
10. Chuck Ernst : De Mortal Kombat aux 4 longs-métrages d’animation annuels de Stern
Dernier entrant individuel au Hall of Fame, Chuck Ernst, directeur artistique et patron du motion design chez Stern Pinball, a été intronisé par George Gomez.
Après 16 ans chez Midway et 17 années passées à modéliser pour la franchise Mortal Kombat, Chuck a rejoint Stern pour piloter la bascule vers les écrans LCD couleur. Une révolution souvent sous-estimée :
Le Chiffre Visuel :
À l’époque de l’écran matriciel monochrome (dot matrix), un flipper embarquait environ 9 minutes d’animations cumulées. Aujourd’hui, l’équipe de sculpteurs 3D, réalisateurs et éclairagistes dirigée par Chuck Ernst chez Stern produit chaque année l’équivalent de 3 à 4 longs-métrages d’animation complets pour habiller les écrans des machines.
Modéliste passionné usinant sur sa propre fraiseuse CNC dans son sous-sol, Chuck a confessé avec humour : « En entendant tout le monde parler de 50 ans de métier, je me sens un peu comme un imposteur. Mon seul coup de génie a été d’embaucher des artistes bien plus brillants que moi pour ne pas trop travailler. Et de toute façon, les graphismes superbes sur l’écran, le joueur ne les regarde jamais : c’est la foule debout derrière lui qui en profite pleinement ! »

Le couronnement des fondateurs : Gary Stern et Joe Kaminkow au sommet
Pour clore cette cérémonie marathon de plus de deux heures, Rob Berk a rappelé Joe Kaminkow sur scène pour lui remettre, aux côtés de Gary Stern, le prestigieux prix d’honneur des fondateurs :
« En hommage aux fondateurs de Data East, Sega et Stern Pinball, Gary Stern et Joe Kaminkow, en reconnaissance de 40 années d’audace visionnaire, d’innovations technologiques majeures et de contributions durables qui continuent de façonner l’avenir du flipper. »
Alors que la foule se levait pour une dernière standing ovation, les organisateurs annonçaient la prolongation immédiate de la soirée avec le séminaire exceptionnel de Pat Lawlor et Roger Sharpe. Quarante ans après les sous-sols miteux et les paris financiers clandestins, l’industrie de la bille d’acier prouvait une fois de plus que sa flamme ne s’éteindra jamais.
À vous la parole : Quelle anecdote vous a le plus bluffé ?
De la caisse millimétrée de Pat Lawlor à la fuite d’Axl Rose chez Ray’s Pizza, en passant par le câbleur forcené de Defender et la gestion de stock sur Atari 2600, les pionniers du flipper ont bâti un pan entier de la culture geek à la sueur de leur front.
Quel flipper de cette époque en or conserve une place spéciale dans vos souvenirs d’arcade ? Connaissiez-vous l’origine de la voix de Gorgar ou les secrets d’outillage de Twilight Zone ? Dites-le-nous en commentaire et partagez ce grand pan d’histoire avec vos compagnons de jeu !
Pour voir l’intégralité des Pinball Hall Of Fame 2026, la vidéo est dispo ci-dessous:


